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dimanche 12 juillet 2015

Sur le temps et les rythmes scolaires

En ce début de session 2004 et au seuil de mon changement de posture pédagogique, suite à une leçon difficile où mes étudiants semblaient très distraits et rêveurs en classe ; je me suis mis à réfléchir sur le temps scolaire et sur les rythmes scolaires de nos élèves. C’est en retrouvant un de mes horaires de session du cégep St-Laurent de 1976, que j’ai remarqué (parce que je venais, durant le même jour, de consulter l’horaire d’une étudiante du groupe distrait en question) que ces derniers (les horaires) n’ont pas changés depuis cette période de mes études collégiales ! Toujours le même format : des leçons de trois heures sur quinze semaines et pouvant comprendre jusqu’à neuf cours par semaine, soit entre 24 et 27 heures de cours. La question de la cadence scolaire m’est alors venu à l’esprit. Ce rythme hebdomadaire que l’on nous impose souvent comme enseignant et que l’on inflige à nos étudiants.

Comprenez bien mon intention, ma réflexion et mon propos : que l’on m’impose comme enseignant, une journée du lundi avec un cours de 8h à 12h et un autre de 13h à 17h pour poursuivre ma semaine avec une réunion départementale de 8h à 11h le mardi matin et un cours de 12h à 15h. Que dans la même semaine, je doive animer le jeudi une leçon de 8h à 11h, une leçon de 12h à 15h et une autre de 15h10 à 18h ; ne me posent pas trop de questionnements quant à mon efficacité en classe. Si, comme enseignant, j’utilise des pédagogies actives appropriées, que la gestion de mes leçons est bien appliquée, que mon matériel didactique est effficace et prêt, que je sais récupérer mes énergies le mercredi ; je devrais être habile à performer mon métier efficacement et avec opiniâtretés. Je m’interroge beaucoup plus sur ce que nous infligeons à nos étudiants et je vous éclaire sur le sujet.

La gestion du temps de l’enseignement, au collège, est organisé autour de la fixité de l’heure et de la répétition hebdomadaire. C’est une ritournelle immuable, un modèle que tous ont accepté comme tel, quelque soit le contexte et les individus concernés. Je me pose des questions sur la durée de nos leçons. Cette période de trois ou quatre heures, entrecoupée d’une pause de vingt minutes ou deux de quinze, et qui demeure un aspect très déstabilisant pour les étudiants de première année, première session ; ces étudiants qui sortent du secondaire après cinq ans d’apprentissage avec des leçons de 55 minutes. Le contexte scolaire collégial, surtout si plusieurs enseignants utilisent le format de cours «maître-curé» magistral traditionnel, doit être une véritable machine à produire de l’ennui mortel. Ancrée dans ces habitudes prescrites, ce format de cours rythme incontestablement la procédure pédagogique de l’enseignant. Est-ce un contexte approprié que de farcire la tête de nos étudiants pendants trois heures ? Est-ce réaliste, pour un jeune, de ce concentrer efficacement et pleinement sur trois périodes de trois heures durant la même journée ?

Je le sais très bien, ce découpage temporel est le pivot de la construction de nos grilles horaires et essentiel pour les administrateurs du collège : l’importance de la remise de nos notes de fin de session pour la construction des horaires en témoigne. Mais ce qu’il faut constater et réaliser, c’est que cette routine essentielle aux administrateurs, rend difficile voir empêche totalement toute forme de créativité pédagogique et, je le crois fermement, constitue une entrave à la maturation des apprentissages significatifs. Comment s’assurer de l’intégration d’une notion « A » totalement et parfaitement alors que la prescription de la leçon sur trois heures prévoit que l’enseignant, pour occuper sa période de temps, devra couvrir en succession les notions A, B et C. La cadence élémentaire de «nos cours» demeure encore, en 2015, le principe de l’organisation de notre vie pédagogique et institutionnelle. Cette dernière est répartie entre les grilles de l’emplois du temps des enseignants (32,5 heures/semaine) et selon la relation suivante : trois heures – un enseignant en classe – une discipline – une matière – un cours – une classe – des étudiants en présence obligatoire et sanctionnée. Cette cadence, ce rythme, demeure centrée sur les enseignants et l’institution et non sur les élèves. Il me semble que ce temps pédagogique n’est plus adapté aux besoins actuels de l’individualisation des apprentissages et de la diversité des étudiants, ainsi que de la nécessité de nouvelles pédagogies appliquées.

Tenons compte des statistiques suivantes : un étudiant moyen (avec les horaires types actuels) passera environ 36,5% de son temps/semaine en transport, soins personnels, repas, loisir et travail économique ; 33,5% au sommeil ; 14% en classe (avec 8 cours) 12,5% en étude, lectures et devoirs et 3,5% aux autres activités de sa vie. Nous remarquons alors que les activités d’apprentissage ne sont pas vraiment au centre de la vie de nos élèves, non ? Au centre de nos horaires institutionnels, le temps académique est soumis à la concurrence du temps «flexible et libre» de nos apprenants (70%) en opposition au temps de classe (14%), la concurrence est-elle loyale et juste ? Combien de fois, lorsque vous donnez une leçon de 15h à 18h le jeudi ou le vendredi, voyez-vous un étudiant quitter à la pause parce qu’il travaille à 17h ? Je me remémore aussi certains de mes groupes, au fil des années, qui venaient dans mes classes pour une leçon entre 15h et 18h et qui avaient eu comme déroulement de la journée ; une leçon de 8h à 11h et une autre de 12h à 15h. Seriez-vous en forme, vous, pour venir suivre un cours de 15h à 18h dans ces conditions ? Croyez-vous cette situation propice et idéale aux activités d’apprentissage actives et efficaces ? Une de mes étudiantes, cette session, habite la région de Beloeil. Lorsqu'elle a une leçon à 8h, elle se lève à 4h45 et quitte la maison à 6h pour arriver au cégep en temps, prendre son café et être disponible intellectuellement pour 8h. Sachant qu'il faut 7 ou 8 heures de sommeil pour être en forme, nous supposons qu'elle doive aller au lit vers 21h. Souvent, elle termine sa journée à 18h, arrive à la maison vers 19h. Il lui reste donc 2 heures pour quelques temps de relaxation, souper, faire des devoirs ... en seriez-vous capable sur une base régulière ? Le temps actuel et la gestion que nous en faisons n’est pas véritablement une ressource mise au service de la pédagogie efficace, ne croyez-vous pas ?
Nos élèves vont ainsi de disciplines en disciplines, passant d’une leçon de trois heures sur le Commerce de détail à une leçon de quatre heures en Philosophie pour terminer la journée avec une période de trois heures en Comptabilité financière ! À l’image de notre société de zapping qui est devenu un mode de vie, un mode de consommation, un mode pernicieux qui empêche les élèves à apprendre et à se concentrer sur une seule chose à la fois. Aussi, et plusieurs spécialites le confirment, cette façon de faire va à l’encontre des rythmes physiologiques et intellectuels de la majorité des étudiants. Non seulement cela, elle nuit aux pratiques interdisciplinaires ; comment fermer l’interrupteur du cours de Commerce de détail et des grandes stratégies de commercialisation, pour allumer celui de Philosophie en dix minutes et être immédiatement efficace dans une réflexion sur Socrate ou Platon ?

Comme enseignant, je me demande souvent comment je peux établir et entretenir une relation pédagogique passionnée avec mes étudiants pendant trois heures par semaine sur quinze semaines ; alors que ceux-ci auront eu, dans la période de sept jours entre deux leçons, huit autres leçons dans huits autres matières différentes ? Zapping, morcellement, immobilisme, espacement entre les leçons ; tout cela n’est que rigidité alors qu’apprendre avec plaisirs doit être inventivité, diversité, changement, exploration, approfondir, chercher, discuter, échanger, se questionner, s’attarder.

Pouvons-nous imaginer et concevoir un autre mode d’organisation et sortir de cette structure rigide, ankylosée et encombrante que nous utilisons depuis 1968 ? Comment utiliser les 45 heures/session obligatoires des cours et le décomposer en périodes qui seraient réellement au service d’un enseignement efficace et d’un apprentissage significatif. Nos cégeps ont connu, depuis 1968, diverses réformes et  évolutions visant par exemple : l’approche programme ; les nouvelles pédagogies plus actives ; l’approche pédagogique des enseignants ; l’intégration des TICE en classe. Mais quand est-il de la cadence scolaire? Avons-nous, depuis près de 50 ans, réfléchis à aménager la cadence scolaire pour moderniser et corriger les conditions de vie et d’apprentissage de nos étudiants ? L’emploi du temps qui découpe la vie pédagogique en une succession d’heures de cours/semaine est-il encore acclimaté aux nécessités actuelles, besoins et obligations de notre enseignement ainsi qu’à l’observation des rythmes d’apprentissage de chaque étudiant ? Derrière toutes les critiques sur l’échelonnement des vacances de nos élèves, des semaines de relâche ou du fait que des étudiants qui terminent certains cours peuvent se retrouver avec des semaines de 3 jours de cours ; certaines situations mettent à jour des questions qui sont, à mon sens, beaucoup plus fondamentales et critiques pour des apprentissages significatifs.

Heureusement que nous sommes légions à avoir compris que notre action sur ce temps de trois heures prescrit doit se composer d’activités d’apprentissage significatives qui mettent l’apprenant en action dans des tâches pratiques et authentiques. Nous sommes nombreux à parler de moins en moins en classe pour faire travailler nos étudiants tout en effectuant de l’évaluation formative régulière et en responsabiblisant ces derniers dans l’acquisition des notions théoriques selon un format «pull information» plutôt que «push».

Quelles alternatives pourrions-nous donc proposer et qui nous permettraient de se détacher de l’assujettissement du trois heures, dans un lieux, à une période fixe et sanctionnée (dans le cas d’absences) ? Est-ce que le cours magistral dispensé pendant 3 heures par un enseignant en chair et en os est dépassé ? Pouvons-nous penser utiliser une combinaison de formation présentielle et de «live learning» (cours à distance utilisant une connection internet et un module de e-learning) ? Pouvons-nous aussi revoir le calendrier scolaire pour libérer du temps et ne plus avoir des étudiants, dans nos classes, qui en sont à leur troisième leçon de trois heures de la journée ? Pouvons-nous aménager la session et l’année scolaire autrement ? Il existe des expériences, aux USA et ailleurs, qui démontrent que oui.

Nous devons travailler, en 2015, selon la prescription d’une année scolaire répartie entre le début septembre et le début juin. Nous utilisons, pour les étudiants collégiaux, un format de deux sessions de 82 jours soit 164 jours, assortis d’un long congé de Noêl. Au secondaire québécois, le calendrier est aussi de 180 jours incluant environ 20 journées pédagogiques. Un président américain a soulevé, un jour, (cité par Dixon, 2010) cette question qui s’applique parfaitement à notre contexte québécois et je traduis librement : pouvons-nous, comme société, nous permettre de concerver un calendrier scolaire qui a été élaboré pour une nation de fermiers qui avaient le besoin essentiel d’avoir les enfants à la maison, sur la terre et la ferme, pour la fin de la journée et pour les mois (juin, juillet, août) consacrés aux grandes cultures et récoltes ? La question du calendrier annuel nous conduira évidemment et directement à la planification de nos leçons sur une base journalière et hebdomadaire. Libéré de cette contrainte de 164 jours, nous pourrions réaménager nos horaires en conséquence et nous donner un meilleur temps pédagogique.

Les américains ont donc aménagé, dans certaines régions scolaires, une structure d’étalement du calendrier pour environ 3% de leurs écoles. Une structure réduisant la période de vacances d’été à 3 semaines et construite avec l’alternance harmonieuse de périodes scolaires et de périodes de congés. Un «year-round calendar» qui permet, semble-t-il, d’organiser en parallèle plusieurs groupes scolaires dont les calendriers se chevauchent. Certains diront que d'ajuster les calendriers en étalement relève plus de la problématique d’utilisation des ressources et infrastructures plutôt que de raisons pédagogiques. Je répondrai indubitablement que «oui, possible» mais en affirmant aussi que si nous nous libérons du carcan 164 jours, nous pourrions sûrement modifier les horaires pour permettre aux étudiants, entre autre, de ne plus se farcir neuf heures de leçons dans une journée. Pour permettre aux enseignants de ne plus avoir de ces groupes soporifiques entre 15h et 18h. De ne plus avoir des leçons à 8h le matin alors qu’il est prouvé scientifiquement que cette période est, d’un point de vue physiologique, peu propice aux apprentissages chez les jeunes entre 15 et 20 ans. Les journées de cours ne devraient jamais comprendre plus de deux leçons pour un étudiant. Nous avons beau être des pédagogues professionnels et expérimentés mais il y a des limites à ce que le cerveau peut prendre dans une journée. Mon opinion est que 6h de leçons devrait être le maximum et idéalement cinq.

Sur le site de Eurybase, vous pourrez consulter les calendriers scolaires et la structure académique de plusieurs pays. Au Royaume-Uni, la communauté étatique (les anglais, les gallois, les écossais, les irlandais du nord) a choisi d’organiser l’année scolaire en six (6) périodes de travail. Cette structure nommée «six-term school year» divise l’année scolaire de 180 jours en 6 périodes chacune ponctuée d’une semaine de congés.

Les anglo-saxons nomment notre façon de construire nos horaires (avec des périodes de leçons de 3 ou 4 heures) le «Block Scheduling». Je me suis souvent posé la question à savoir si je serais plus efficace en donnant deux leçons de 90 minutes dans une semaine plutôt qu’une de trois heures ? Est-ce que les étudiants seraient mieux disposés ? Une étude de l’EPPI (Evidence for Policy and Practice Information and Co-ordinating Centre) à Londres révèle que la structure scolaire en leçons allongées (trois heures et plus) n’a d’impact positif sur la réussite des élèves que dans les disciplines scientifiques et sous certaines conditions d’organisation spécicifiques comme pour des leçons laboratoires. Que dans les autres domaines d’étude, cette structure n’est pas plus efficace qu’une structure plus restreinte, avec des leçons plus courtes (Dickson et al, 2010).

De plus, les écossais ont noté qu’en étendant le calendrier scolaire et en réduisant les périodes de leçons, l’école pouvait devenir l’endroit par excellence pour une grande variété d’activités et de services extra-scolaire, autant pour les étudiants que pour leur famille. Pouvons-nous convenir que nos structures ne servent pas à grand chose durant l’été et les soirs de la semaine ? Avez-vous déjà pris une marche dans le collège certains soirs, après le souper ou le samedi durant le jour ? Les écossais ont donc piloté, depuis 1999, une structure scolaire qu’ils nomment «Extended school». L’impact de «l’extended school» sur notre enseignement et notre pédagogie peut être très significatif. J’ai vécu cet impact au secondaire, lorsque j’étudiais dans une maison d'enseignement privée. L’impact se trouve dans le développement de relations éducatives fortes entre les enseignants et les étudiants. Et nous le savons, une relation éducative forte participe très largement à une meilleure relation pédagogique. Je me souviens de ces périodes d’activités extra-scolaires lorsque je jouais au hochey avec et contre certains de mes enseignants, de cette pièce de théâtre dont certains acteurs étaient de mes enseignants, de ce cours d’allemand que j’avais avec mon professeur de biologie comme participant, de la période de bénévolat avec des personnes agées à laquelle j’ai participé avec mon professeur d’anglais.
Nous comprenons très bien, dans notre contexte scolaire et gouvernemental, que s’il fallait attendre de la part du MELS des expérimentations comme «l’extended school», le «six-term school year» ou le «year-round calendar» ; nous pourrions être inactifs très longtemps dans le cadre de ce temps et de ce rythme scolaire!


Heureusement, nous pouvons engagé des solutions et des expériences à notre échelle, dans la classe et individuellement, dans la marge de plusieurs méthodes pédadogiques efficaces que j’ai essayé et qui ont fait leurs preuves : créer des temps de ruptures entre les activités, introduire des temps flexibles au choix de l’étudiant, utiliser les temps surprises d’activités plus ludiques (comme un film). Si l’espace et la gestion des horaires et des locaux le permettent, un enseignant pourrait faire cours en jumellant deux ou trois de ses classes pour une période de magistral 2.0 sur des savoirs spécifiques en libérant, pour l’étudiant, l’espace prescrite à son horaire pour le cours. De mon côté, depuis 2006 environ, j’expérimente avec la technologie et j’incorpore à mes cours une ou deux leçons par session en classe virtuelle et autonome en utilisant YouTube pour des leçons en ligne.

Yves R. Morin

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